MATÉRIALISME

MATÉRIALISME

Le mot matérialisme désigne une attitude philosophique caractérisée par le recours exclusif à la notion de matière pour expliquer la totalité des phénomènes du monde physique et du monde moral. Cette conception est attestée dès le moment où se forme, dans la Grèce classique, la spéculation occidentale. Refoulée à l’arrière-plan par la culture chrétienne de l’âge médiéval, elle se réaffirme avec force après la Renaissance, et semble dès lors avoir partie liée avec le développement de la science moderne. Le matérialisme demeure par excellence jusqu’à nos jours une philosophie à référence, ou à prétention, scientifique.

Mais, dans la mesure où il prétend prolonger et interpréter les résultats de la science, le matérialisme est lui-même tributaire des vicissitudes de la recherche scientifique. La notion de matière a pu paraître simple et intelligible à certaines époques de la pensée; l’avènement de la physique corpusculaire, triomphe de la connaissance rigoureuse, détruit cette illusion. Le philosophe germano-américain Wolfgang Köhler, dans son livre The Place of Value in a World of Facts , raconte avoir rêvé qu’on l’accusait de matérialisme; troublé par cette révélation, il va trouver un physicien, spécialiste en ce domaine, en le priant de fixer ses idées. L’autre lui fait un exposé sur les protons, les électrons, etc., mais se refuse à toute déclaration concernant la matière, sous prétexte qu’il ne sait pas ce que c’est.

Le philosophe, spécialiste de la non-spécialité, peut toujours se vanter d’en savoir plus que ceux qui savent. Selon Lénine, «le matérialisme dialectique insiste sur le caractère approximatif, relatif, de toute proposition scientifique concernant la structure de la matière et ses propriétés» (Matérialisme et empiriocriticisme ). On peut donc concevoir un matérialisme philosophique qui serait un matérialisme sans matière. Mais, si philosopher consiste à savoir ce que parler veut dire, il serait sans doute plus sage de renoncer à l’utilisation systématique de notions confuses. Bertrand Russell dit fort bien, dans son Histoire de la philosophie occidentale : «Les ardentes controverses autour de la vérité ou de la fausseté du matérialisme n’ont eu une telle persistance que parce que l’on a évité de définir les mots.»

L’atomisme antique

Le matérialisme apparaît, dans l’histoire de la pensée grecque, sous la forme du mécanisme atomistique, selon lequel la réalité sensible du monde est engendrée par des combinaisons de particules élémentaires. Le fondateur de l’école est Leucippe, un Grec d’Asie Mineure, qui vit au Ve siècle avant notre ère et dont les écrits sont perdus. Son enseignement est repris par Démocrite, contemporain des sophistes et de Socrate, à la fin du Ve siècle et au début du IVe. Épicure, un peu mieux connu et, en tout cas, plus célèbre, enseigne à Athènes au début du IIIe siècle avant J.-C. Sa pensée sera reprise par le Latin Lucrèce, qui vit pendant la première moitié du Ier siècle avant J.-C.; le grand poème De la nature (De natura rerum ) parvenu jusqu’à nous, et où Lucrèce résume la doctrine d’Épicure, est un document fondamental dans l’histoire de la pensée occidentale; le génie du poète a fait beaucoup à travers les siècles, pour aider à la diffusion des idées.

L’atomisme antique est un essai de construction rationnelle, qui se propose de sauver les apparences des phénomènes. Non pas une science au sens moderne du terme, mais un ensemble de maquettes figuratives, dont l’intention est de reconstituer le réel à partir d’éléments simples. La tentative se situe dans le grand mouvement de l’intellectualisme hellénique pour faire passer la connaissance de l’ordre du muthos , explication par le recours aux ressources imaginatives, à l’ordre du logos , où s’affirme la prérogative de la raison.

Les «éléments» des physiologues ioniens (air, eau, terre, feu), principes plus ou moins divinisés, dont les alliances ou les oppositions engendraient les vicissitudes du devenir physique, sont remplacés par des atomes, grains de matière diversement constitués, mais normalisés, et en nombre limité. Le philosophe s’efforce de montrer qu’il est possible de rendre compte de tout ce qui est perçu et de tout ce qui est vécu par des combinaisons variées de ces atomes dans le vide.

L’atomisme, disait Léon Brunschvicg, est une philosophie de la poussière. L’intuition des particules de poussière en suspension dans l’air donne à penser que toute réalité se compose ou se décompose, comme le rayon de soleil, en grains d’intelligibilité élémentaire. Le monde est réduit à la raison grâce au passage du grand au petit, du complexe au simple, de la diversité à l’unité. L’ensemble s’explique par l’élément; les atomes sont la menue monnaie de l’univers, mais il n’y a pas besoin d’autre chose pour composer la totalité de l’univers.

Le but de l’entreprise est d’éliminer le mystère, de rendre inutile le recours à une causalité transcendante, forme, idée ou divinité, puisque l’effet de masse se justifie par les composantes élémentaires. On peut penser que les philosophes anciens ne se faisaient pas d’illusion sur la valeur de leur hypothèse figurative, qui ne peut guère faire l’objet de vérification réelle. Il s’agit tout au plus d’une expérience de pensée, ou plutôt d’une parabole. Le schéma explicatif est surtout le principe d’une sagesse, d’une règle de vie, dont le personnage d’Épicure fournit la plus haute illustration.

L’épistémologie se trouve au service de la morale; elle revêt la signification d’une psychothérapie destinée à protéger l’homme contre les tourments et les angoisses entretenus par les mythologies et les religions. Le réel est ce qu’il est; il n’est que ce qu’il est; il n’y a pas, en dehors de lui, de monde intelligible, d’arrière-monde consolant ou inquiétant, d’où les dieux présideraient aux destinées des hommes. Le mécanisme intégral conduit à l’acceptation du monde tel qu’il est, sans surcharge de superstition. La sagesse épicurienne de la résignation et du renoncement n’est pas tellement éloignée de celle à laquelle parvient, par d’autres voies, le sage stoïcien.

Révolution mécaniste et triomphe de l’hypothèse corpusculaire

Chez Aristote, qui s’oppose aux atomistes, la matière apparaît relativisée; elle se trouve engagée dans une hiérarchie des matières et des formes, toute instance de réalité se proposant à la fois comme matière de la forme supérieure et forme de la matière inférieure. Alors que l’atome est une matière absolue, la matière d’Aristote évoque plutôt la «matière première» de l’artiste ou de l’artisan, réservoir de possibilités qui pourront être mises en œuvre par une volonté créatrice. Le schéma aristotélicien de l’explication, prépondérant dans la culture scolastique, n’est ni mécaniste ni déterministe, ce qui permet de comprendre qu’il ait été adopté par les maîtres de la pensée chrétienne médiévale.

Le De natura rerum de Lucrèce est retrouvé par l’humaniste italien Poggio Bracciolini en 1417; il connaît aussitôt une large diffusion dans les milieux novateurs, qui veulent se libérer de la scolastique et auxquels il fournit une intelligibilité de rechange. Le manuel historique de Diogène Laërce fournit une biographie d’Épicure et quelques documents qui redonnent vie à l’inspiration épicurienne, parallèlement au renouveau du stoïcisme. Il faut souligner que ce renouveau de l’atomisme intervient avant même le développement de la science moderne; on y trouve un modèle pour une construction spéculative du réel, satisfaisant pour ceux qui veulent se libérer du finalisme outré, et purement verbal, de l’explication aristotélicienne. Il s’agit d’éliminer les qualités occultes, les vertus implicites, les quiddités qui empêchent de comprendre, ou même de soupçonner, ce qui est en question dans le devenir des phénomènes.

La révolution mécaniste, point de départ de la connaissance expérimentale, se situe dans le premier tiers du XVIIe siècle [cf. MÉCANISME]. Cette conversion épistémologique est illustrée par la grande figure de Galilée (1564-1642); la condamnation du savant, en 1633, bien loin de consommer une défaite, consacre l’irrésistible avènement du nouveau savoir, qui triomphera définitivement avec les Philosophiae naturalis principia mathematica de Newton, en 1687. Or cette conjonction de la physique et des mathématiques n’a été possible que grâce à une représentation corpusculaire de la réalité, renouvelée de l’atomisme antique. Sous le monde des apparences sensibles, approximatives sinon illusoires, l’intelligence cherche des points fixes sur lesquels elle puisse fonder ses analyses. L’hypothèse corpusculaire réduit la nature au jeu indéfiniment varié de combinaisons entre des éléments matériels agissant les uns sur les autres en vertu de lois rigoureuses. La réalité physique est conçue comme une vaste combinatoire où la recherche scientifique peut, en spéculant sur des éléments fixes, passer à son gré du complexe au simple et du simple au complexe.

Descartes, dans une page célèbre, dont on trouve l’anticipation chez Galilée, évoque le morceau de cire qui perd tous ses aspects qualitatifs lorsqu’on l’approche du feu. La vérité intrinsèque du morceau de cire, soustraite à l’appréhension des sens, se trouve dans la seule substance matérielle, substrat de toute intelligibilité. Le modèle corpusculaire, commun, à quelques variantes près, à la plupart des philosophies et des savants du XVIIe et du XVIIIe siècle, permet l’élimination de toute finalité et la stricte application du déterminisme; il ouvre à la connaissance scientifique le chemin de la rigueur et de l’économie de pensée. La quantité, le nombre se trouvent promus à la dignité de catégories fondamentales du savoir. L’image de la machine, dont les engrenages transmettent et transforment le mouvement selon des normes définies une fois pour toutes, fournit un modèle épistémologique aussi satisfaisant pour l’esprit qu’exaltant pour l’imagination. Le monde est devenu une combinaison de matière et de mouvement, docile aux exigences du calcul. Après les tâtonnements, dès la fin du XVIIe siècle, la synthèse de Newton consacre le triomphe du nouveau style de la pensée scientifique.

Le mécanisme peut être identifié avec la philosophie corpusculaire; la science moderne, telle qu’elle s’élabore au XVIIe siècle, ne dispose d’aucune hypothèse de rechange. Le principal théoricien de l’atomisme est Gassendi (1592-1655), chanoine de Digne, philosophe et savant, chrétien de bonne foi, qui entreprend résolument la réhabilitation d’Épicure et dénonce les méfaits de l’aristotélisme. Mais Francis Bacon admet aussi que la matière se décompose en particules élémentaires; Galilée reprend la pensée de Démocrite; Descartes prétend reconstruire le monde par figures et mouvements; Robert Boyle se fait l’apologiste de la philosophie corpusculaire; Newton lui-même conçoit la matière comme constituée par des grains de matière dynamique dont une force interne assure la cohésion.

L’invention du microscope au début du XVIIe siècle, puis sa mise en œuvre systématique par le Hollandais Antonie Van Leeuwenhoek (1632-1723), en ouvrant à l’investigation une nouvelle échelle de lecture, semble apporter une vérification expérimentale de l’existence du monde corpusculaire. Les infusoires, les bactéries, les globules sanguins, les animalcules spermatiques foisonnant dans la liqueur séminale des animaux donnent une réalité concrète aux «atomes animés», inaccessibles à l’appréhension directe des sens, et que présupposait la philosophie atomistique. L’atome théorique s’incarne et se matérialise. Et commence la longue histoire de la doctrine atomique en chimie, qui traversera les siècles jusqu’à nos jours. Dans l’ordre biologique, la théorie cellulaire, suscitée elle aussi par l’observation microscopique, sera également l’un des axes de développement de la science moderne à partir de l’intuition corpusculaire primitive. L’atomisme désormais n’a plus besoin de se réclamer des anticipations d’Épicure et de Lucrèce. Il est la vérité même de la doctrine scientifique, confirmée par l’observation et l’expérimentation.

Matérialisme et philosophie de la nature au XVIIIe siècle

Le mot matérialiste apparaît, semble-t-il, pour la première fois en 1675, sous la plume de Boyle (1627-1691). Savant, physicien et chimiste, celui-ci est un des créateurs de la science expérimentale; les Anglais appellent loi de Boyle ce qu’en France on nomme loi de Mariotte, découverte simultanément par les deux hommes de science. En même temps qu’un savant, Boyle est aussi un croyant qui instituera par testament de célèbres conférences destinées à la défense et à l’illustration de la foi chrétienne.

Au XVIIIe siècle, l’atomisme et le mécanisme sont des hypothèses scientifiques généralement admises; le matérialisme est une doctrine philosophique qui s’appuie sur la théorie corpusculaire, mais généralise et systématise les données scientifiques. L’opposition entre le matérialisme et l’idéalisme entre dans les mœurs et le langage de la littérature au début du XVIIIe siècle; on la trouve, par exemple, dans un texte de Leibniz datant de 1702. Selon le philosophe allemand Christian Wolff, «on appelle matérialistes les philosophes selon lesquels il n’existe que des êtres matériels ou corporels».

Dans cette situation nouvelle, il faut distinguer désormais entre le langage de la représentation scientifique du monde, reconnue par tous les intéressés, et qui met en œuvre une matière sans matérialisme, et, d’autre part, le discours de ceux qui, extrapolant ce premier langage, professent une métaphysique de la matière. Les penseurs du XVIIe siècle, à la seule exception de Hobbes, limitent la portée de l’explication corpusculaire au seul univers matériel. Descartes admet la possibilité d’un mécanisme strict dans l’ordre de la substance étendue, y compris le corps humain, auquel est attribué le statut d’animal-machine; mais il réserve les droits de la substance pensante, soumise au régime d’une intelligibilité spécifique, ce qui assure une pleine liberté au développement du spiritualisme cartésien. La solution dualiste n’est d’ailleurs pas simple; la difficulté sera de réunir dans l’unité humaine ce qu’on a si parfaitement dissocié, et l’on peut penser que l’auteur du Discours de la méthode n’y est pas parvenu.

La philosophie matérialiste du XVIIIe siècle recueille volontiers, avec La Mettrie, par exemple, l’héritage cartésien de l’animal-machine, mais rejette le dualisme comme inutile et d’ailleurs inintelligible. La substance pensante représente une superstructure qui pose plus de problèmes qu’elle n’en résout. La nouvelle philosophie de la nature sera résolument moniste, c’est-à-dire qu’elle ne reconnaîtra, dans la réalité totale, qu’un principe unique d’action, identifié à la matière des théories corpusculaires. Ce principe fournit l’explication complète non seulement des phénomènes physiques, mais encore des réalités sociales et mentales. Ainsi pourra être mené à bien un nettoyage par le vide de toutes les influences en lesquelles se perpétue le souvenir des théologies et des métaphysiques périmées. La philosophie expérimentale, à l’école de la recherche scientifique, ne retient que les forces concrètement à l’œuvre dans l’univers. Or il n’y a pas d’autre univers réel que l’univers matériel.

Le matérialisme du XVIIIe siècle est un radicalisme philosophique; c’est une philosophie de combat. La causalité naturelle élimine toute finalité de caractère providentiel; l’idée d’un Dieu transcendant, créateur et organisateur, fait place à celle d’une Nature soumise à sa législation interne, dont la régulation suffit pour justifier l’ensemble des faits et des comportements observables. Il s’ensuit que l’homme, une fois qu’il aura pénétré le secret de l’action des forces naturelles, pourra les utiliser à son profit, reprenant ainsi à son compte le rôle naguère dévolu au Dieu traditionnel. L’empire de l’homme sur la nature ouvre à l’humanité des possibilités indéfinies de progrès matériel et moral.

Les physiciens, les biologistes du XVIIIe siècle conçoivent la réalité sous la forme d’un conglomérat de particules élémentaires: «atomes animés» ou «molécules organiques», mais ils ne sont pas matérialistes pour autant, dans la mesure où ils admettent la possibilité d’autres influences à l’œuvre dans la réalité. Ou bien, ils réservent leur jugement en matière métaphysique, faute d’informations suffisantes; Locke, cité par Voltaire, estime que «nous ne serons jamais peut-être capables de connaître si un être purement matériel pense ou non». De même, Hume, qui a détruit les fondements de toute métaphysique possible, se garde bien de restaurer une métaphysique matérialiste.

Ce sont les penseurs radicaux français qui adoptent le matérialisme comme une arme dans leur polémique contre l’ordre établi. L’un d’entre eux, l’abbé G. Raynal (1713-1796), résume la doctrine commune: «On a dit qu’il y avait deux mondes, le physique et le moral. Plus on aura d’étendue dans l’esprit et d’expérience, plus on sera convaincu qu’il n’y en a qu’un, le physique, qui mène tout lorsqu’il n’est pas contrarié par des causes fortuites, sans lesquelles on eût constamment remarqué le même enchaînement dans les événements moraux les plus surprenants, les progrès de l’esprit humain, les découvertes des vérités, la naissance et la succession des erreurs, le commencement et la fin des préjugés, la formation des sociétés et l’ordre périodique des différents gouvernements.» Le matérialisme est un modèle épistémologique destiné à soumettre à un déterminisme physique l’ordre moral, politique et religieux, ou du moins à imaginer la transformation du monde humain sur la base présupposée d’un déterminisme imité de la causalité physique.

Le médecin La Mettrie (1709-1751), originaire de Saint-Malo, et qui finit ses jours réfugié à la cour de Frédéric II, dans son Histoire naturelle de l’âme (1745) et son traité L’Homme-machine (1747), réduit la psychologie et la physiologie humaines à de simples conséquences de l’organisation corporelles; l’être humain rentre dans le droit commun du règne animal.

Diderot (1713-1784), dans ses Pensées sur l’interprétation de la nature (1754), développe l’esquisse d’une philosophie naturelle, qui interprète le devenir de toute réalité en vertu d’une sorte d’évolution de la matière vivante.

Helvétius (1715-1771), riche fermier général bien en cour, publie en 1758 son traité De l’esprit , qui fait scandale; son second ouvrage, De l’homme , dédié à Catherine II, paraîtra après sa mort, en 1772. Helvétius s’intéresse aux conséquences pratiques du matérialisme; maître des mécanismes psycho-physiologiques, le pouvoir politique, par la mise en œuvre d’une éducation toute-puissante, peut façonner un ordre social meilleur et fabriquer en série des génies.

D’Holbach (1723-1789), d’origine allemande, riche et indépendant, mène avec une énergie inlassable le bon combat contre la superstition et les prêtres. Le Système de la nature (1770) englobe les phénomènes humains dans l’intelligibilité universelle du devenir. L’«éthocratie» dont il rêve est un utilitarisme social qui permettra à un bon gouvernement de régenter la culture autant que la nature.

Ces divers matérialismes sont en réalité des philosophies de la nature. La matière y apparaît sous forme de grains de vie, déjà doués d’irritabilité, de sensibilité, sinon même de pensée, toutes propriétés qui se retrouveront dans le Tout. L’intuition maîtresse est celle d’une Nature créatrice organisée dont le devenir enveloppe la totalité des êtres. Il en restera quelque chose dans le panthéisme de Goethe.

Disjonction moderne de la matière et du matérialisme

Le XIXe siècle voit s’affirmer le triomphe de la théorie atomique dans le domaine de la chimie et de la physique (tableau de Mendeleïev, 1869). L’avènement de la chimie organique autorise l’espérance de déchiffrer les lois de la matière vivante (synthèse de l’urée par F. Wöhler en 1828, chimie alimentaire de J. von Liebig). Robert Mayer découvre le principe de la conservation de l’énergie au cœur même du métabolisme organique (1842). Le matérialisme scientiste s’empresse de tirer des conséquences décisives de cet état provisoire du savoir. C’est le temps des slogans: «Sans phosphore, pas de pensée», ou: «La pensée est au cerveau ce que l’urine est au rein».

Mais le devenir de la science ne tient pas compte des images d’Épinal qui s’autorisent d’elle. Les disciplines atomiques d’aujourd’hui attestent, depuis la théorie des quanta, une sorte de dématérialisation de la matière. Le matérialisme, philosophie du sens commun, ne peut plus se réclamer de phénomènes énergétiques qui n’ont pas le sens commun. Les recherches moléculaires ou nucléaires se situent à une échelle de lecture où nos concepts usuels ne sont pas applicables.

C’est sans doute pourquoi le seul matérialisme aujourd’hui vivant est celui qui se rattache à l’inspiration marxiste. Mais ce matérialisme, puisque matérialisme il y a, n’a rien à voir avec la matière des savants, pourtant la seule qui présente un sens rigoureux. Le marxisme est un matérialisme sans matière, qui évoque tantôt la réalité physique en sa présence grossière, tantôt le domaine organique, tantôt les réalités historiques. Le «matérialisme dialectique» systématise ces pensées confuses sous la forme d’une nouvelle rhétorique, laquelle parfois se contente d’invoquer plus modestement le concept pragmatique de praxis , qui ne signifie pas grand-chose, ou l’idée d’un sens du concret , qui n’en dit pas davantage.

matérialisme [ materjalism ] n. m.
• 1702; de matériel
IPhilos.
1Doctrine d'après laquelle il n'existe d'autre substance que la matière. atomisme, hylozoïsme, mécanisme. « L'athée déclaré sacrifie presque toujours au matérialisme » (Ch. Renouvier ).
2(1931) Matérialisme historique, matérialisme dialectique : doctrine philosophique de Karl Marx et de ses continuateurs. ⇒ marxisme. « Matérialisme et Empiriocriticisme », de Lénine.
II(1873) État d'esprit caractérisé par la recherche des jouissances et des biens matériels ( matérialiste, 2o ). ⊗ CONTR. Idéalisme, immatérialisme, spiritualisme.

matérialisme nom masculin (de matériel 1) Doctrine philosophique qui affirme le primat de la matière sur l'esprit. Manière de vivre, état d'esprit orienté vers la recherche des satisfactions matérielles, de plaisirs. ● matérialisme (citations) nom masculin (de matériel 1) Jules Amédée Barbey d'Aurevilly Saint-Sauveur-le-Vicomte 1808-Paris 1889 Dans une société qui devient de plus en plus matérialiste, le confesseur, c'est le médecin. Disjecta membra Henri Bergson Paris 1859-Paris 1941 Il y aurait un moyen, et un seul, de réfuter le matérialisme : ce serait d'établir que la matière est absolument comme elle paraît être. Matière et mémoire P.U.F. Julien Offray de La Mettrie Saint-Malo 1709-Berlin 1751 Qui vit en citoyen, peut écrire en philosophe — mais écrire en philosophe c'est enseigner le matérialisme ! Discours préliminaire Julien Offray de La Mettrie Saint-Malo 1709-Berlin 1751 L'Homme est une machine, et il n'y a dans l'Univers qu'une seule substance diversement modifiée. L'Homme machine Julien Offray de La Mettrie Saint-Malo 1709-Berlin 1751 Il est égal […] pour notre repos, que la matière soit éternelle ou qu'elle ait été créée, qu'il y ait un Dieu ou qu'il n'y en ait pas. L'Homme machine Julien Offray de La Mettrie Saint-Malo 1709-Berlin 1751 Savez-vous pourquoi je fais encore quelque cas des hommes ? C'est que je les crois sérieusement des machines. Système d'Épicure Jean-Paul Sartre Paris 1905-Paris 1980 On ne forme pas impunément des générations en leur enseignant des erreurs qui réussissent. Qu'arrivera-t-il un jour, si le matérialisme étouffe le projet révolutionnaire ? Situations III Gallimardmatérialisme (expressions) nom masculin (de matériel 1) Matérialisme dialectique, philosophie marxiste qui lie une conception matérialiste du monde, essentiellement fondée sur les progrès scientifiques, et une conception critique, la dialectique, héritée de la philosophie de Hegel. Matérialisme historique, théorie marxiste de l'histoire d'après laquelle les faits économiques jouent un rôle déterminant dans les phénomènes historiques, politiques et sociaux. ● matérialisme (synonymes) nom masculin (de matériel 1) Doctrine philosophique qui affirme le primat de la matière sur...
Contraires :
Manière de vivre, état d'esprit orienté vers la recherche des...
Contraires :
- idéalisme

matérialisme
n. m.
d1./d PHILO Toute doctrine qui affirme que la seule réalité fondamentale est la matière et que toute autre réalité y est, d'une façon ou d'une autre, réductible. Matérialisme historique, matérialisme dialectique: V. encycl. marxisme. Ant. idéalisme, spiritualisme.
d2./d Cour. Attitude de celui qui recherche uniquement des satisfactions matérielles.

⇒MATÉRIALISME, subst. masc.
A.PHILOSOPHIE
1. Doctrine qui, rejetant l'existence d'un principe spirituel, ramène toute réalité à la matière et à ses modifications. Anton. spiritualisme. Matérialisme athée. Les longues controverses, d'ailleurs si vaines à tout autre égard, entre le matérialisme et le spiritualisme (COMTE, Esprit posit., 1844, p.167):
1. ...le caractère propre du matérialisme est d'attacher peu d'importance à l'univers tel qu'il est, pour attribuer toute la réalité aux seuls constituants hypothétiques. Le matérialisme antique explique tout par la disposition des atomes, mais il ne consent néanmoins qu'à parler de matière.
RUYER, Esq. philos. struct., 1930, p.44.
Au plur. Et ceux qui poussent les hauts cris contre ces matérialismes-là ne semblent pas toujours s'être demandé s'il n'est pas une manière de présenter l'«esprit» qui porte la responsabilité de toutes les révoltes contre l'esprit, dans la science comme dans la vie (MOUNIER, Traité caract., 1946, p.72).
2. Forme particulière de cette doctrine. Matérialisme démocritéen, de Condillac, d'Épicure, de Marx. Le Sensualisme de Condillac, l'Intérêt bien entendu d'Helvétius, le Matérialisme atomistique de nos savants, l'Utilitarisme de Bentham, tout cela était dans Épicure (P. LEROUX, Humanité, 1840, p.50). Le matérialisme des médecins au début du siècle dernier, puis le positivisme, puis le matérialisme historique n'ont pas seulement fait oeuvre négative (MOUNIER, Traité caract., 1946, p.567). Matérialisme antique (v. supra ex. 1).
PHILOS. CLASS. Matérialisme mécaniste (ou classique, scientifique, traditionnel). Forme de cette doctrine, professée par des philosophes de l'Antiquité et des temps modernes pour lesquels la pensée se ramène à des faits purement matériels (essentiellement mécaniques) ou en constitue un épiphénomène:
2. Le matérialisme mécaniste nie les sources internes du mouvement des choses, leur changement qualitatif, les bonds dans le développement, le développement de l'inférieur au supérieur, du simple au complexe. La philosophie de Démocrite contenait déjà des rudiments du matérialisme mécaniste qui s'épanouit au XVIIe et au XVIIIe siècle...
ROS.-IOUD. 1955, p.378.
PHILOS. MARXISTE. Matérialisme dialectique (ou contemporain, marxiste). Forme de cette doctrine mise au point par Marx et Engels et qui ,,introduisant les processus dialectiques dans la matière, admet au terme des processus quantitatifs des changements qualitatifs ou de nature, et par là l'existence d'un psychisme, qui n'est sans doute qu'un produit de la matière, mais réellement distinct des phénomènes d'ordre matériel`` (FOULQ.-ST-JEAN 1962). Des programmes comme celui de Colman, la fréquence de travaux orientés systématiquement vers des synthèses nouvelles montrent une volonté consciente de la part des jeunes mathématiciens soviétiques d'utiliser le matérialisme dialectique comme un outil dans la recherche (Gds cour. pensée math., 1948, p.386). V. dialectique ex. 4.
PHILOS. POL. Matérialisme historique. Thèse du marxisme d'après laquelle ,,le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus d'ensemble de la vie sociale, politique et spirituelle`` (K. MARX, Crit. de l'écon. pol., Préf. ds FOULQ.-ST-JEAN 1962). Partisan du matérialisme historique. La tâche du matérialisme historique ne peut être que d'établir la critique de la société présente; il ne saurait faire sur la société future, sans faillir à l'esprit scientifique, que des suppositions (CAMUS, Homme rév., 1951, p.272).
Matérialisme économique. Le premier pays où l'on traduisit Spencer ce fut la Russie, et cela paraît bien naturel: un évolutionnisme tout en affirmations, joint à un matérialisme économique pris de Marx, peut fournir là-bas le même aliment national qu'autrefois l'orthodoxie raide et figée de Byzance (THIBAUDET, Réflex. littér., 1936, p.93).
B. —Attitude générale ou comportement de celui qui s'attache avec jouissance aux biens, aux valeurs et aux plaisirs matériels. Anton. idéalisme. Ils demeurent ensevelis dans le matérialisme d'une vie grossière, parce qu'ils ont désespéré de la vérité (OZANAM, Philos. Dante, 1838, p.105). C'est un peu vraiment facile de faire le reproche du matérialisme au pauvre type qui crève de faim, et qui se révolte, d'abord, pour vouloir manger! (MARTIN DU G., Thib., Été 14, 1936, p.81):
3. Voici bien le bas matérialisme de notre époque; on croit plus aisément à ce qui concerne les choses qu'à l'esprit et à l'âme.
ARNOUX, Crimes innoc., 1952, p.162.
Domaine artistique. Inclination à donner des choses une représentation réaliste et sensuelle. [Le Titien] était peu scrupuleux pour la chasteté du pinceau, et le matérialisme décidé de sa peinture répond à une des tendances que nous avons signalées dès le début de la Renaissance (MÉNARD, Hist. Beaux-Arts, 1882, p.127).
Prononc. et Orth.:[]. Att. ds Ac. dep. 1762. Étymol. et Hist. 1. 1702 «doctrine philosophique qui ramène tout à la matière» (LEIBNIZ, Réplique aux réflexions de Bayle, Erdmann, 186 A ds LAL. t.1 1938); 2. 1836 «existence exclusivement matérielle» le matérialisme des sens (BALZAC, Lys, p.301). Dér. sav. de matériel; suff. -isme. Le terme serait apparu d'abord en Angleterre où il aurait été créé en 1674 par Robert Boyle (The Excellence [lire Excellency] and Grounds of the Mechanical Philosophy [lire Hypothesis selon catal. Brit. Mus.], cf. MACK. t.1, p.159). Fréq. abs. littér.:392. Fréq. rel. littér.:XIXe s.: a) 533, b) 388; XXe s.: a) 268, b) 842. Bbg. KRAUSS (W.). Zur Bedeutungsgeschichte von Materialismus. In: [Mél. Schalk (F.)]. Frankfurt, 1963, pp.330-332.

matérialisme [mateʀjalism] n. m.
ÉTYM. 1702; de matériel, et -isme.
———
I Philos.
1 (1702). « Doctrine d'après laquelle il n'existe d'autre substance que la matière, à laquelle on attribue des propriétés variables suivant les diverses formes de matérialisme. » (Lalande). || Matérialisme concevant la matière comme composée d'atomes (cit. 8). Atomisme.Matérialisme mécaniste. Mécanisme. || Matérialisme accordant à la matière d'être dotée de vie ( Hylozoïsme). || Le matérialisme est généralement lié à l'athéisme (→ Athée, cit. 13; incroyance, cit. 1). || Pour le matérialisme, l'esprit n'est que le reflet de la matière, la pensée qu'une fonction du cerveau. || Matérialisme épiphénoméniste. || Matérialisme, vitalisme, spiritualisme, ouvrage de A. Cournot.
1 Il faut avoir longtemps étudié les corps pour se faire une véritable notion des esprits, et soupçonner qu'ils existent. L'ordre contraire ne sert qu'à établir le matérialisme.
Rousseau, Émile, IV.
2 Pour l'expérimentateur physiologiste, il ne saurait y avoir ni spiritualisme ni matérialisme. Ces mots appartiennent à une philosophie naturelle qui a vieilli, ils tomberont en désuétude par le progrès même de la science.
Cl. Bernard, Introd. à l'étude de la médecine expérimentale, II, I.
3 Je me retourne donc vers le matérialisme et j'entreprends à nouveau de l'examiner. Il semble que sa première démarche soit pour nier l'existence de Dieu et la finalité transcendante, la deuxième pour ramener les mouvements de l'esprit à ceux de la matière, la troisième pour éliminer la subjectivité en réduisant le monde, avec l'homme dedans, à un système d'objets reliés entre eux par des rapports universels.
Sartre, Situations III, p. 138.
4 Il suffit de penser que les réussites, après tout modestes et surtout partielles, de la science expérimentale ont prodigieusement affaibli l'instinct religieux. Encore le matérialisme purement utilitaire du dernier siècle avait-il de quoi rebuter les âmes nobles. Nos modernes réformateurs y intègrent l'idée de sacrifice, de grandeur, d'héroïsme. Ainsi les peuples rompent avec Dieu sans angoisse, et presque à leur insu, dans une ferveur qui ressemble à celle des saints et des martyrs. Rien ne saurait les prévenir que la haine universelle est au bout d'une telle expérience.
Bernanos, les Grands Cimetières sous la lune, p. 342.
2 (1931). || Matérialisme historique, matérialisme dialectique, noms donnés à la doctrine de Karl Marx et de ses continuateurs. Marxisme.REM. La première expression insiste sur le rôle des conditions matérielles dans le développement des événements historiques, la seconde sur la forme que prend ce développement.
5 Sur le plan théorique, on peut admettre que le matérialisme dialectique exige les sacrifices les plus considérables en fonction d'une société juste dont la probabilité sera très forte. Que signifient ces sacrifices, si la probabilité est réduite à rien (…) ? C'est la seule question qui se pose.
Camus, Actuelles I, p. 191.
5.1 L'originalité de Marx est d'affirmer que l'histoire, en même temps qu'elle est dialectique, est économie. Hegel, plus souverain, affirmait qu'elle était à la fois matière et esprit. Elle ne pouvait, d'ailleurs, être matière que dans la mesure où elle était esprit, et inversement. Marx nie l'esprit comme substance dernière, et affirme le matérialisme historique.
Camus, l'Homme révolté, p. 602-603.
———
II (1873). Cour. État d'esprit caractérisé par la recherche des jouissances et des biens matériels. || Matérialisme grossier, sordide, glaçant (cit. 3). || Sombrer dans le matérialisme. Matérialiste (2.).
6 (…) qu'est-ce que le matérialisme sinon l'état de l'homme qui s'est détourné de Dieu : il pense qu'il est né de la terre et qu'il retournera à la terre, il n'a plus de souci que pour ses intérêts terrestres.
Sartre, la Mort dans l'âme, p. 238.
CONTR. Idéalisme (cit. 8), immatérialisme, spiritualisme. — Ascèse, ascétisme.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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